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La Cité des Lettres > Dossiers littéraires > Les romans libertins












le plaisir héroïque dans les romans libertins



  La pensée du XVIIIème condamne à la suite de La Fontaine et de Saint Evremond, les conceptions du sublime, du grand et du vaste. Symbole obsolète d'une société qui s'épuisait dans le long et discutable règne de Louis XIV, le sublime n'avait naturellement plus sa place. Or,  la pensée du sublime n'a jamais cessé d'être au centre de la pensée du XVIIIème, et pour s'en convaincre il suffit de regarder les écrits qui ont paru après la traduction de Boileau du Traité de Longin en 1674. Les philosophes anglais, tels que Shafftesbury et Burke, français, tels que Diderot ou allemands, tels que Kant, n'ont cessé de discuter la notion du sublime qui au cours du siècle s'est modifiée. Ainsi, du point de vue esthétique, le XVIIIème est passé d'un sublime homérique à un sublime plus humain ou humaniste, fondé sur l'énergie vitale de l'homme, qu'elle soit motivée par des passions bonnes ou mauvaises, et sur sa capacité à sentir, sur son aptitude au sentiment profond. Les Liaisons Dangereuses sont une démonstration parfaite de cette évolution et des deux versants du sublime. La condamnation du sublime, du grand, de l'absolu, va de pair avec celle de l'héroïsme et du stoïcisme au XVIIIème.

Un sujet sur les romans libertins entraîne des difficultés d'étude dans la mesure où la définition du libertinage reste partiale et incomplète et dans la mesure où les œuvres libertines sont loin de former un corpus uniforme. En effet, il y a des libertinages comme il y a des « mondes » libertins et des acteurs, que l'on appelle libertins par commodité, qui correspondent à ces différents mondes. Pour mettre en évidence les obstacles qui parsèment une étude sur le libertinage, nous nous reportons à l'introduction de Raymond Trousson dans Les romans libertins au XVIIIème (Collection Bouquins, 1993) qui pose les bonnes questions et essaie d'y répondre le plus honnêtement possible. R.T distingue deux sortes de romans libertins : ceux qui décrivent le cercle mondain, monde des petits marquis et des petites marquises, et les romans « cyniques » qui exposent une philosophie de la jouissance immédiate de soi et des autres, dont les personnages sont des jeunes gens issus du peuple, des aventuriers, des prostituées  et des moines lubriques. Nous noterons parmi ces romans Thérèse philosophe du marquis d'Argens, Le portier des Chartreux, l'Education de Laure comme les meilleures illustrations de cette littérature libertine. De plus, R.T évoque trois types de libertinage : le libertinage des sens , de l'esprit et  le libertinage philosophique. Nous voyons déjà que les romans libertins ont des finalités qui leur sont propres et qu'il est difficile de parler de « système » ou de « pensée ».
Il nous faut alors délimiter le lieu de nos recherches en faisant des choix et en les justifiant, afin de mener une étude cohérente et complète sur un aspect précis du sujet.  

 L'héroïsme est une valeur noble par excellence. Chanté et célébré par les poètes dès l'Antiquité, l'héroïsme caractérise le héros qui comme l'explique Marmontel dans l'article « héros » de l'Encyclopédie est « celui qui réunissait les vertus guerrières aux vertus morales et politiques ; qui soutenait les revers avec confiance, et qui affrontait les périls avec fermeté. L'héroïsme supposait le grand homme. » Suit un long article sur le héros mythologique et littéraire qui est apparenté au demi dieu. Le héros se distingue donc de ses semblables par ses qualités morales et physiques, par son courage, son honneur et sa loyauté. S'il n'est pas considéré nécessairement comme appartenant à la classe nobiliaire, ses prouesses ne peuvent s'exprimer que dans le monde privilégié des guerriers ou des politiques. Le plaisir semble alors exclu de cet univers belliqueux et donc, viril.

Cependant, l'amour tient aussi une place importante dans le milieu aristocratique. Des épisodes romanesques sont à l'origine d'exploits héroïques. La Fronde, par exemple, a été à la fois motivée par une rébellion politique de la part des Grands et par les  affaires de cœur de ces derniers. La Princesse de Clèves décrit une cour occupée des intrigues amoureuses, et montre le rôle des jeux et des joutes dans l'entreprise de séduction. Mme de Villedieu dans les Désordres de l'amour ouvre l'ère des romans galants et historiques en mêlant le destin des nobles et leur vie privée. Les romans libertins mondains trouvent leurs sources dans ces romans qui , comme le dit Henri Coulet à propos de La P.C (Le roman jusqu'à la Révolution, 1991, Armand Colin, p.259), montrent que l'ambition est servie par l'égoïsme et la galanterie commandée par le désir de séduction. Déjà se profile un monde guetté par la perversion des valeurs, qui deviendra le modèle des écrivains libertins, tels que Crébillon fils, Duclos et Laclos. L'héroïsme au XVIIIème est intimement lié avec les prouesses d'alcôves qui remplacent les prouesses militaires, mais qui à certains égards sont équivalentes. Le libertinage est en effet un combat contre le rival mais, cela est nouveau, contre la Dame même dont on recherche les hommages. L'exploit consiste donc à évincer le rival et à humilier la maîtresse, afin d'affirmer sa propre valeur. Se vaincre soi-même, combattre ses penchants naturels, l'amour principalement, est la fierté du libertin mondain qui incarne à l'extrême et paradoxalement,  le culte de soi, dans une société caractérisée par la perfection de sa sociabilité. Les paradoxes semblent l'essence même du libertinage.