Les liaisons dangereuses
Introduction aux Liaisons Dangereuses
Publiées le 23 mars 1782 par un officier de garnison jusque là inconnu, Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses est resté depuis plus de deux siècles une œuvre majeure de la littérature française. A la fois attirante et repoussante, elle n'a cessé de faire couler beaucoup d'encre.
André Gide jugeait Les Liaisons comme un « vrai roman de la débauche », et Charles Nodier le qualifiait de « Satyricon de garnison », écrit par le précurseur de Sade. C'est oublié que Laclos a reçu une éducation classique, héritée des Lumières, et qu'il voue une grande admiration pour Jean-Jacques Rousseau et ses idées sur la société. Il a d'ailleurs repris l'épigraphe de la Préface à la Nouvelle Héloïse pour son seul et unique roman: « J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ces lettres. » Laclos a aussi publié un traité plus que conformisme sur l'éducation des filles , et nul doute que l'homme avait une vision « classique » de la société. Mais, Laclos a choisi l‘attitude inverse de Rousseau qui se refusait de dépeindre les Méchants, et force est de constater que la description qui en est faite dans Les Liaisons est bien plus intéressante que la leçon morale que souhaitait dispenser son auteur.
La notion de sublime est loin d'être étrangère au XVIIIème siècle et en France un roman marque son apogée : La Nouvelle Héloïse. Les théories anglaises qui ont développé les principes esthétiques de la terreur, de la violence, de la beauté sauvage attendront près d'un siècle avant d'influencer en France les auteurs de sensibilité « romantique », comme Stendhal. Pour l'heure, Laclos se détache aussi de son modèle et semble vouloir, peut-être, le parodier. Dans Les Liaisons, il y a peu de larmes, d'élans passionnels tournés vers le Bien, la Vertu, le sacrifice surhumain, qu'incarnent Julie, son amant Saint Preux, et son mari, Wolmar. Mais, il reste toujours ce goût pour la surpuissance, le dépassement de soi et des autres, la volonté d'exister aux yeux du monde et à son détriment. Pervertir, tel est le but des deux libertins du roman, n'est plus un simple jeu mais est devenu un projet d'existence.
Il s'agit donc à présent de restituer toute l'intensité de l'œuvre sans tomber dans l'écueil du jugement passionnel et purement subjectif, de comprendre les raisons d'un engouement si contradictoire qui va de l'encensement le plus irrationnel au dénigrement le plus injustifié d'une œuvre qui de toute façon n'a pas fini de révéler ses secrets.