La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau
La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau
IntroductionUn roman épistolaire
Saint Preux : la figure du voyageur
Fonction romanesque des voyages de Saint Preux
La lettre comme support à la réflexion philosophique
Pour une poétique rousseauiste du sublime
La littérature de voyage est difficile à aborder dans la mesure où elle mêle la fiction et la réalité, l'étude scientifique et le souci de l'écriture, l'histoire maritime et le récit de voyage littéraire. Etant ainsi à la frontière entre deux mondes distincts, elle semble polymorphe et ses critères d'appartenance à un genre littéraire difficiles à déterminer. De plus, elle peut être le prétexte à une réflexion philosophique, comme c'est le cas pour Diderot qui a élaboré son Supplément au voyage de Bougainville à partir du texte du navigateur français, non pour le compléter ou le modifier, mais pour développer une pensée fondée sur l'utopie du monde tahitien afin de la mettre en regard avec le monde européen. De fait, les relations de voyage peuvent être envisagées à partir de différents points de vue selon les motivations de chacun. Marie-Christine Gomez-Géraud a, par exemple, traité lors d'une conférence donnée le 24 novembre 1998 de « l'efficacité du topos héroïque dans le récit de pèlerinage à l'heure de la Contre-Réforme » en s'appuyant sur les récits du prince Radziwill et de la veuve Cheron qui se sont rendus à Jérusalem respectivement en 1583 et en 1659. De même, Jean-Michel Racault a évoqué le 9 mars 1999 « le genre du voyage amusant aux XVIIè et XVIIIè siècles » à travers la « poétique du prosaïque ». Ces titres de conférences montrent à quel point les récits de voyage sont proches de l'univers littéraire et combien il est intéressant de considérer ces voyages dans une optique romanesque et non plus uniquement scientifique ou exotique. Il s'agit donc envisager des récits de voyage dans le cadre d'un roman afin d'analyser l'imbrication du réel et de la fiction propre à l'univers romanesque. Comme support à notre étude nous avons choisi de privilégier le roman de Jean-Jacques Rousseau, la Nouvelle Héloïse, et en particulier les relations évoquées par Saint Preux à l'occasion de ses voyages dans le Valais et à Paris[1].
La Nouvelle Héloïse fut dès sa parution en 1761 un immense succès de librairie que de nombreuses rééditions ont par la suite confirmé. Roman qui traite à la fois de la morale, de la politique, de la société et de la religion, il se présente sous une forme épistolaire, alourdie par la longueur et le contenu moralisateur des lettres que les deux amants, Julie d'Etanges et son maître de leçon, Saint Preux, ainsi que leurs amis, s'échangent pendant près de dix ans. Les lettres prennent souvent l'aspect de petits traités sur des questions précises comme, par exemple, l'honneur, le suicide, l'harmonie domestique, le mariage, l'éducation, etc. Chaque événement est le prétexte à une réflexion pointue et détaillée et le lecteur a ainsi le plaisir de découvrir un roman d'amour passionnant, sous-tendu par une pensée générale qui refuse toute mise en système et qui participe de la philosophie des Lumières.
Etudier les relations de voyage que fait Saint Preux à Julie lorsqu'il est successivement dans les montagnes du Valais et à Paris semble une gageure, tant le roman de la Nouvelle Héloïse est dense, cohérent malgré son style « feuillu », pour reprendre le jugement de Diderot, et polyphonique. En effet extraire des passages isolés afin de rendre compte de l'un des multiples aspects de cette œuvre monumentale peut paraître une aberration quand on considère qu'un roman est un ensemble clos, et que son étude doit tenir compte simultanément des éléments qui le composent. Mais sera envisagée ici la fonction romanesque des relations de voyage dans la Nouvelle Héloïse, sans séparer les deux épisodes retenus du contenu du roman. Le but n'est pas d'étudier les lettres de Saint Preux et celles de Julie sous une rubrique arbitraire qui pourrait être la relation de voyage, mais au contraire de se demander dans quelle mesure ces lettres, qui appartiennent de par la dénomination qu'en donnent les personnages[2] à un genre littéraire précis, s'inscrivent dans l'entreprise littéraire de Rousseau.
Il s'agit d'analyser les lieux communs qui existent entre les lettres des deux amants et les relations de voyage, telles que Rousseau pouvait les connaître, et ensuite de montrer dans quelle mesure ces lettres participent de la poétique de la Nouvelle Héloïse et de son auteur.
[1] Les lettres concernées sont : lettres XV, XVIII, XIX, XXI, XXII, XXIII, Première partie, et lettres XI, XIII, XIV, XV, XVI, XVII, XVIII, XXI, XXIII, Deuxième partie, Edition Garnier-Flammarion, Paris, 1967
[2]Saint Preux à ce sujet écrit « Je ne vous ferai point ici un détail de mon voyage et de mes remarques ; j'en ai fait une relation que je compte vous porter. » (La Nouvelle Héloïse, lettre XXIII, Première partie, p. 43, Edition Garnier-Flammarion, Paris, 1967) mais Julie lui répond « La relation de votre voyage est charmante, mon bon ami, elle me ferait aimer celui qui l'a écrite, quand même je ne le connaîtrais pas. J'ai pourtant à vous tancer sur un passage dont vous vous doutez bien, (il s'agit de la description des gorges des Valaisannes faite lettre XXIII) (…) » (La Nouvelle Héloïse, lettre XXV, Première partie). Quant à Rousseau, il nomme « relations » les lettres que Saint Preux écrit de Paris (note à la lettre XIV, II, p.163).